On apprend à communiquer avec les enfants – un interview (en exclusivité) avec Dana Cavaleru

Reporter : Pourriez-vous nous dire quelques mots concernant votre activité en général ?

Je suis comédienne. J’ai travaillé pendant quelques années dans la troupe de Dan Puric, qui m’a enseigné le langage qu’il utilise dans les spectacles (pantomime, step…), et en même temps une manière de construire des gags, d’inventer une histoire. Durant les dernières années j’ai travaillé davantage avec mon collègue Richard Alexie Bovnoczki ; on a créé ensemble le spectacle « Contraste », avec lequel nous avons récemment participé au festival  » The New York International Fringe « . En outre, j’enseigne un cours de step pour les amateurs. A partir de cette année j’ai fondé également un groupe pour les enfants. Et, pendant mon temps libre, mon amie, Camelia Munteanu, m’enseigne à peindre des icônes sur bois ; elle est un très bon peintre d’icônes, elle a même obtenu le certificat pour la peinture à fresque.

Reporter : En ce qui concerne votre relation avec notre Métropole, vous avez eu l’occasion de nous donner un coup de main pour différentes initiatives. Quelles sont elles ? Comment est-ce que vous vous y êtes retrouvé personnellement ?

Pendant deux années j’ai participé aux camps de vacances pour les enfants organisés par la Métropole à Neamt, et j’ai également entretenu l’atelier de théâtre à l’aide de Dana Monah. Pour moi c’était une expérience extraordinaire. Je n’avais pas travaillé avec des enfants avant, surtout avec un tel nombre en même temps, mais j’ai été très heureuse de découvrir la façon dont je pouvais m’approcher d’eux et gagner leur attention, les choses qui les attiraient, combien de temps ils pouvaient se concentrer. Ce n’était pas du tout facile, surtout parce que leurs âges étaient de 6 à 15-16 ans, mais, malgré cela, chaque fois les spectacles (« Le petit Prince » et  « Danila Prepeleac ») étaient tellement beaux, étant le résultat de ma rencontre avec ces enfants. S’il y avait eu d’autres enfants, il y aurait eu des spectacles tout à fait différents. Eux aussi nous ont donné quelques idées, à partir du fait que, par exemple, l’une des filles savait jouer de la guitare ou l’un des garçons ne voulait parler que le français le premier jour du camp, ou, un autre garçon, Ioan, qui était très petit, a joué magnifiquement le rôle de jars, en disant seulement « Ga-ga-ga » ; pour cela il a reçu beaucoup d’applaudissements. Maintenant je me rends compte que le rapport avec les enfants a été très personnel et c’est précisément cela la particularité de l’orthodoxie.

Moi, quand j’ai entendu que 40 enfants se sont fait inscrire à l’atelier de théâtre, je me suis dit : « Mon Dieu, que faire avec eux ? » et ensuite, en travaillant ensemble chaque jour, j’ai appris à les connaitre, pas seulement à l’atelier, mais aussi pendant des excursions ou des jeux, et à l’Église ; ainsi, des idées commençaient à naitre – de la relation vécue avec eux.

D’un autre côté, j’ai eu l’appui de l’équipe entière : le père Mircea, très énergique, plus énergique que tout l’ensemble des enfants, le père Cornel, auquel j’ai demandé de l’aide aux moments de crises (lorsque je doutais qu’on réussisse à faire quelque chose de cohérent dans un temps si court), Dana Monah avec qui j’ai travaillé très bien et toute l’équipe d’animateurs, les nones, Iulia (l’épouse du prêtre). Pourquoi dis-je cela ? Parce que je sentais que je n’étais pas seule et aussi impossible que me semblait la tâche (faire un spectacle avec presque 40 enfants en une semaine), lorsqu’elle était à la charge de plusieurs, elle devenait plus facile et agréable.

L’année dernière j’ai énormément regretté de ne pas avoir réussi à participer au camp. C’est une très grande consommation d’énergie, qui apporte une satisfaction encore plus grande.

J’ai revu quelques-uns des enfants ; par exemple au Portugal, quand on a déroulé notre spectacle « Contraste » à Lisbonne, les enfants du camp, accompagnés de leurs familles et de père Marius sont venus ; c’était une rencontre très émouvante.

A Saint-Sulpice j’ai eu l’occasion de participer pendant deux dimanche aux catéchèses pour les enfants, quand j’étais restée à Paris plus que je me l’imaginais (à cause du nuage de cendres volcaniques) et j’étais un peu désorientée. Je ne trouvais pas ma place dans cette ville étrangère. Je me rappelle avoir trouvé sur internet le numéro de téléphone du père Razvan et je l’ai prié de me recevoir pour la confession. Dans cette période-là j’ai eu du soutien à Saint-Sulpice, j’y ai connu beaucoup de gens et je m’y suis sentie comme chez moi. Je me rends compte, en écrivant, que je ne sais pas vraiment mon apport personnel concernant la relation avec la Métropole, mais moi, j’ai été aidée, j’en suis sûre.

Cette année j’ai participé au Festival sur la beauté où j’ai interprété, avec mes collègues : Richard Bovnoczki, Vera Stoian, Adi Nour et Adrian naidin, un spectacle auquel on travaillait encore : « L’histoire du cœur ».

Reporter : Vous avez travaillé avec des enfants. Du point de vue de l’actrice de théâtre, comment nous conseillez-vous d’améliorer la manière dans laquelle nous transmettons la foi à nos enfants ?

Ce que j’ai remarqué, c’est que les enfants apprennent très facilement par le jeu et lorsqu’on leur laisse de la liberté. Toute chose imposée et toute exagération les font riposter. Je pense que la foi peut être transmise naturellement par l’exemple des parents, et non pas par des paroles. On peut leur parler de Dieu par le biais d’une plaisanterie, d’un jeu, par sa manière d’être, par le silence parfois, et, lorsqu’ils posent une question sérieuse, il convient de pouvoir leur répondre avec du sérieux (c’est pour cela qu’il vaut connaitre soi-même la foi avant de vouloir la leur transmettre). Et ce qui est le mieux, mais aussi le plus difficile à faire, c’est de prier pour eux.

J’ai connu Dieu plus tard, je ne sais pas ce que signifie être emmené par les parents à l’Église. Je n’ai pas d’enfants et je pense que, si la vie m’avait donné une famille et des enfants, au commencement, lorsque l’enthousiasme de celui qui commence à avoir la foi est si grand, j’aurais certainement fait une erreur, j’aurais exagéré. Il faut beaucoup de finesse, de délicatesse, de patience pour un enfant. Je dois voir ce qu’il est, la façon dans laquelle il perçoit un certain événement. Un parent saurait répondre mieux que moi à cette question.

Reporter : Vous utilisez l’expression corporelle pour donner vie aux personnages…la théologie nous enseigne à son tour l’implication de notre personne entière, notre propre corps y compris, dans la démarche de la connaissance de Dieu. Ne vous semble-il pas que ces démarches soient un peu semblables ?

C’est vrai. Probablement c’est la chose la plus difficile à faire : être présent avec l’âme, avec la raison, avec le corps à chaque moment – dans la vie, lorsqu’on parle avec quelqu’un, lorsqu’on rencontre quelqu’un, dans la prière, lorsqu’on parle avec Dieu, dans notre métier, sur la scène, à chaque instant. Si pour un seul instant ma pensée va autre part, aussi doué que sois mon expression corporelle, le publique sent qu’il y a quelque chose qui manque. Le collègue avec lequel je travaille le plus (et qui cette année s’est fait baptiser orthodoxe, prenant le nom d’Alexie) est très attentif à tout cela, à la présence sur scène. Lorsque l’on fait un geste d’être là, il faut le mener jusqu’au bout, il faut avoir une intention précise. Et cela nous pousse à faire beaucoup d’exercices (parce que nous nous sommes déshabitués, à cause du fait que nous sommes toujours à la hâte, de regarder un homme, d’observer un objet : sa forme, sa couleur, le sentiment qu’il nous donne au moment où on le touche). Pour moi ce travail du détail est terriblement difficile, parce que je suis un peu paresseuse, mais, de l’autre côté, je remercie mon collègue de m’éveiller à la réalité.

(Je pense qu’il s’agit aussi d’un autre aspect : notre corps et notre âme sont si serrés que tout ce que l’on vit au niveau intérieur se reflète dans notre corps ; si l’on à mal, si l’on est très triste, il est possible de tomber malade, de perdre ses forces (« on somatise », disent les psychologues), si l’on ne fait pas du tout de gymnastique, on néglige notre corps, on se confronte à une apathie au niveau de l’âme, on n’a plus envie de rien. On se trompe si l’on croit pouvoir « séparer » l’âme du corps ; on entend aujourd’hui des idées comme celles-ci : j’ai seulement une relation corporelle avec quelqu’un, j’ai pris la décision « de ne pas y mettre de sentiments ». A mon avis, c’est impossible. C’est précisément comme cela que nous avons été créés, c’est comme cela que nous vivons sainement, dans cette union. Quand la raison réfléchit à quelque chose, probablement le corps exécute autre chose ; ainsi, tous les deux restent insatisfaits, l’âme ne sait plus où s’impliquer, et le résultat est la maladie).

Reporter : Voulez-vous transmettre un mot à ceux qui mènent leur vie liturgique dans notre paroisse, que vous avez connu un peu à plusieurs occasions ?

Je suis contente d’avoir connu plusieurs d’entre vous. Je crois qu’il est très difficile de vivre dans un autre pays (cela me serait difficile, à moi) ; la solitude est plus aiguë, les problèmes, lorsqu’ils apparaissent, sont plus difficiles à franchir. Mais vous y avez de très bons pères (au moins, c’est ce que j’ai remarqué) et vous avez également Mgr Joseph.

J’ai beaucoup apprécié la manière de vivre l’orthodoxie en Occident. Là on bénéficie vraiment de l’appui de l’Église et L’Église lutte pour y exister. C’est quelque chose de vivant. Je sais que beaucoup parmi les pères travaillent aussi dans un autre domaine pour soutenir leurs familles.

A Bucarest, on trouve à n’importe quelle heure plusieurs églises orthodoxes ouvertes, il y a également quelques monastères ; c’est tout à fait normal, on a l’impression de le mériter, et, parce que tout cela existe, beaucoup d’entre nous ne se donnent plus la peine d’aller à l’Église. On ne connait pas le sentiment d’officier la Liturgie dans un lieu loué, où on est probablement obligé de ramasser les icônes après avoir fini l’office et  de les apporter de nouveau le dimanche suivant, ou d’avoir une petite église dans un garage, comme je l’ai vu à Louveciennes (une église très belle, d’ailleurs). Je vous admire beaucoup et j’espère que vous vous rendez compte de ce que vous avez, parce que je sais que parfois on a tendance à nous habituer aux choses et de ne plus voir leur beauté. Gardez vos espoirs et votre bonheur et priez pour moi aussi.

A bientôt,

Dana

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